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Se battre contre sa tête

Il y a 2 ans et demi, j’ai choisi la voie de la guérison pour cesser celle de l’autodestruction. J’ai été choyée d’avoir été confrontée par ma famille pour réaliser que j’étais malade. Le plus dur a par la suite été d’aller chercher de l’aide. Mais comme on dit, le « premier coup fait la moitié du combat », et je suis partie en mode combattante.Ma première démarche a été d’aller voir mon médecin de famille. Le poids d’une plume, la perte de cheveux, le sang dans les vomissements et les frissons à 30 degrés sont quelques-uns des symptômes physiques que j’ai pu facilement lui énumérer une fois sur place. Par contre, ma maladie était très loin d’être physique. L’état de mon corps n’était que le reflet de ce qui se passait réellement dans ma tête, de ce qui grugeait à la fois ma graisse et ma personne.

« Justine, peux-tu me décrire ce qui ne va pas? »

« C’est relativement simple. J’ai une petite voix qui me guide constamment. »

« Une voix? »

« Bien au début, c’était un chuchotement subtil et maintenant bien…c’est une obsession dérangeante.»

« Ok… et elle te dit quoi cette voix? »

« Elle me dit quoi manger, quoi ne pas manger, quand manger, combien manger, quand faire de l’exercice, pour combien de temps, quand me peser, quelle estime avoir de moi-même… »

« Et tu es venue aujourd’hui parce que tu es tannée de cette voix? »

« C’est essoufflant vous voyez d’avoir l’impression de constamment devoir obéir à une voix qui n’est pas la vôtre. Je suis maigre, je suis malheureuse. J’ai honte et j’ai peur. »

« Et bien… un trouble alimentaire c’est une maladie mentale. Alors tu sais pourquoi tu ne dois pas avoir peur ? Parce qu’on en guérit. »

À ce moment précis, vous pouvez imaginer à quel point j’étais optimiste. Je suis sortie du bureau, le sourire aux lèvres et un mot du médecin en mains : Patiente de 19 ans. Anorexie.J’aimerais continuer en vous racontant que j’ai eu de l’aide rapidement, que j’ai gardé la tête haute et que j’ai guéri rapidement. Mais c’est ici que la réalité frappe. Je me souviens d’être au téléphone avec l’infirmier de la clinique des troubles alimentaires du Douglas. Gentil, doux et patient. J’entends encore ses paroles raisonner : « 1 an sur la liste d’attente ». 1 an avant de pouvoir avoir une simple rencontre d’évaluation.

« 1 an, mais…je ne peux pas… je suis pas assez malade. Je…ne comprends pas. Comment je fais? »

« Justine, il ne faut pas pleurer. Ton tour viendra, je te promets d’accord ? D’ici la, il y a d’autres ressources. Allez, je vais t’aider à trouver quelque chose pour la prochaine année. »

Et voilà. J’entends alors parler d’ANEB et je me présente à une première rencontre dans un de leur groupe ouvert à l’Hôpital Sainte-Justine. Puis, j’entreprends une longue année de combat. Le rétablissement c’est un combat et oh combien il est long et dur ce combat. Réapprendre à manger peut sembler être une chose facile, mais cela demande de se battre quotidiennement contre sa tête. Pendant de longues semaines, j’ai terriblement souffert. Alors qu’auparavant chaque jour semblait êtreune réussite en contrôlant mon alimentation, je me suis retrouvée à me coucher tous les soirs avec un sentiment de défaite. Un sentiment de dégout face à moi-même, de déception et de ne pas être assez forte pour arriver à ne pas manger. Et puis, au fil des mois, trois choses ont considérablement augmenté : les numéros sur la balance, la fréquence des orgies alimentaires et les signes d’une dépression. Je me sentais plus malade que jamais. Alors…je suis retournée chercher de l’aide chez le médecin!

« Justine, peux-tu maintenant me décrire ce qui ne va pas? »

« C’est toujours simple. Ma petite voix me guide différemment. »

« Ok… et elle te dit quoi maintenant cette voix »

« Elle me dit de manger, de manger plus, de manger en cachette, de me gaver, de me faire purger, de compenser et de recommencer le cycle quotidiennement. »

« Et tu es venue aujourd’hui parce que tu ne supportes plus cette voix? »

« C’est déprimant, vous voyez, de ne plus avoir sommeil, de ne plus avoir espoir, de ne plus avoir envie de se battre. Je ne suis plus maigre, mais plus malheureuse. J’ai envie d’arrêter de pleurer et j’ai envie de retrouver le goût de vivre. »

« Et bien… la dépression c’est une maladie mentale. Et tu sais pourquoi tu dois retrouver le goût de vivre ? Parce que tu vas guérir. »

Cette fois, je suis sortie du bureau avec les yeux rougis et un mot du médecin en mains: Patiente de 20 ans. Boulimie. Et une prime cette fois ! Une prescription d’antidépresseurs. Pas facile d’accepter qu’à 20 ans, on fasse une dépression et qu’on se sente impuissante face à notre trouble alimentaire.

Pour guérir d’un trouble alimentaire

C’est ici que je veux vous raconter une vérité absolue. Pour se rétablir d’un trouble alimentaire, il faut du soutien, des ressources et du courage. Puis avec tout ça et bien, il faut s’armer, se battre et persévérer.

Du soutien

Parce que ton entourage sera ton armure. Ma famille a été celle qui m’a ramassé à la petite cuillère, mais aussi celle qui a réussi à me garder en vie. Eux-mêmes étaient mal équipés pour comprendre la maladie. Alors ils ont pris le temps de lire sur le sujet, d’assister à des rencontres d’ANEB pour les proches et de me poser des questions. Ils sont encore ma forteresse aujourd’hui et ma plus grande fierté.

Des ressources

Parce que le trouble alimentaire ce n’est pas à propos de la nourriture. Il y a des experts qui pourront vous faire comprendre cela, qui vous donneront les bons outils et qui vous accompagneront dans ce parcours rempli de hauts et de bas. Mon trouble n’a jamais été à propos de mon apparence physique, mais plutôt ma façon de gérer mes émotions suite à une peine d’amour et à un divorce. J’ai contrôlé mon alimentation alors que je ne contrôlais plus rien dans la vie. Et ça, je ne l’ai pas compris sans effort. Je l’ai réalisé grâce aux experts et j’apprends à réagir différemment, grâce à eux.

Du courage

Parce que ça prend du courage pour accepter qu’on ne soit pas parfaite, qu’on ne soit pas infaillible et qu’on n’est pas capable de se soigner seule. Ça prend du courage pour se débarrasser de la petite voix et de ses habitudes qui semblent réconfortantes. Ça prend du courage pour tomber, se relever, tomber plus fort et se relever encore.

La fin de mon histoire est donc ceci. J’ai suivi un groupe fermé à ANEB qui m’a grandement aidé et oui, j’ai réussi à obtenir de l’aide au Douglas. Après maintenant 1 an et demi de bataille, je suis essoufflée, mais je suis prêt de la ligne d’arrivée. Je ne me considère pas guérie, loin de là. Mais le chemin parcouru est si important que je considère déjà que c’est une victoire. Je me lève toujours chaque matin en devant me faire un plan alimentaire du jour, je ne peux pas être seule avec mes cartes bancaires de peur d’acheter des dépanneurs entiers et je dois toujours mettre ma guérison au premier plan. Mais vous savez quoi ? Je ne suis pas un poids, je suis une personne. Je ne suis plus honteuse et j’ai compris comment ma maladie me fait grandir. Je ne suis pas une salvatrice, mais j’espère que ce texte vous sensibilisera face à la réalité des troubles alimentaires. Merci de votre lecture.

« Je suis une œuvre inachevée en cours de création. »
– Nathalie Normandeau (pas la politicienne, ma maman!)

Justine Déragon

7 thoughts on "Se battre contre sa tête"

  1. LECAT Maryline dit :

    47 ans pensionnée définitivement pour raisons de santé (30 ans d’anorexie à mon actif) j’aimerais partager avec vous mon expérience personnel en ce qui concerne ce témoignage. Merci Justine pour « la voix » tu la décris si bien. Par contre, pour le soutien et les ressources je n’ai aucune idée de ce dont tu parles car personnellement je n’y ai jamais eu droit, puisque je n’ai jamais ni écoutée, ni entendue sérieusement.

    1. m.guenette dit :

      Bonjour Maryline, vous pouvez appeler à ANEB pour obtenir du soutien et des références, vous n’êtes pas seule (514.630.0907 Montréal/ 1.800.630.0907 (ailleurs, sans frais). Nous avons aussi un formum sur lequel vous pouvez parler avec d’autres personnes qui vivent une situation similaire et une intervenante http://www.anebquebec.com.

      1. LECAT Maryline dit :

        ça va être difficile de vous appeler car car j’habite en Belgique. En tout cas je vous tire mon chapeau pour les différentes actions que vous entreprenez autour de cette « satanée » maladie.

        1. m.guenette dit :

          Merci! N’hésitez pas à vous inscrire au forum alors http://www.anebquebec.com/phpBB2/index.php ou à nous écrire: info@anebquebec.com.

  2. Poupou dit :

    Wow quelle belle leçon de courage. Je me vois dans ton histoire. L’attente est très longue pour recevoir des services quand tu es prête à t’en sortir. J’attends depuis 2 ans à Douglas car je suis à l’extérieur de Montréal. Je suis découragée de l’attente. Je sais que j’ai besoin d’aide et que je veux m’en sortir, c’est tellement que j’ai le goût de tout laisser tomber.
    Bravo et merci pour ton témoignage. Tu es courageuses et ne lâche pas.

    Poupou

  3. Linda Bossé dit :

    Bonjour belle Justine,
    Je suis tellement heureuse d’apprendre que tu t’es engagée sur le chemin de la guérison… Ta mère a tellement raison « nous sommes toutes et tous des œuvres inachevées en cours de création ».
    Et toi… surtout… tu as tellement raison… non seulement tu n’es pas un poids, mais tu es une fille extraordinaire, intelligente, sensible, ouverte, avec un cœur grand comme la terre. Une fille que j’ai toujours du plaisir à revoir lors des match de Volley.
    Je t’envoie de gros gros Câlin Justine, pour la Victoire actuelle et toutes celles que tu atteindras quotidiennement.
    xxxx
    Linda Bossé

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