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Jean Wilkins md

Professeur titulaire de pédiatrie Responsable, Clinique des troubles de la conduite alimentaire Section de Médecine de l'Adolescence,CHUME, Hôpital Sainte-Justine. Depuis maintenant trente ans que je reçois en consultation et soigne des adolescentes anorexiques, leur perfectionnisme je le constate à tous les jours et dans l'ensemble de leurs actions. Je me souviens encore d'une remarque d'un de mes anciens patrons à New York qui nous racontait que faire l'histoire de cas d'une adolescente anorexique est une tâche facile puisque cette adolescente habituellement n'a présenté aucun problème antérieurement dans sa vie, jusqu'à la survenue de l'anorexie. Elle est un enfant modèle, mais au fond n'est-elle pas plutôt un enfant modelé? On constate bien à son contact qu'elle se construit à partir des demandes des autres, elle fait toujours très bien ce qui lui est demandé. Elle ressent au fond d'elle-même une obligation constante de réussir et de plaire. Son anorexie devient son projet et le réussir est vital. Elle a besoin de cette identité et de ce refuge au moment précis de son adolescence qui, il faut le rappeler, correspond à un moment de grandes transformations autant physiques que psychiques. Son perfectionnisme omniprésent n'est pas un bluff, mais comme une nécessité intrinsèque,un moyen d'expression d'une impasse dans son développement.

L'adolescente anorexique justifie sa conduite alimentaire à partir d'un discours axé sur la santé et la nécessité de faire de bons choix alimentaires autant pour elle que pour les autres membres de sa famille. Sa perte pondérale est toujours précédée et entretenue par ce discours à première vue intéressant et accrocheur, ce qui fait qu'elle obtient un accueil positif et il s'écoule une période de temps avant que les membres de son entourage réalisent que ce discours santé porte à faux en raison de la pauvreté des quantités d'aliments ingérés. Ses choix d'aliments sont parfaits, sa façon de s'alimenter exemplaire, mais le déficit quantitatif entache toutes les vertus de son discours de sorte que son perfectionnisme alimentaire la piège. Quiconque intervient auprès d'une adolescente en phase restrictive sait qu'il lui faudra argumenter sur ces choix qu'elle pratique et que ce ne sera pas facile.


Son perfectionnisme dans son rendement scolaire impressionne par les notes qu'elle obtient et la perfection de sa production, tout y est, rien ne manque. À chaque mois de juin je reçois en consultation de ces adolescentes qui ont gagné la médaille du Gouverneur Général de leur école, ont accumulé plein de méritas, de certificats d'honneur, de mentions d'excellence et autant les parents de ces filles que les autorités scolaires éprouvent une certaine gêne par rapport à cette excellence académique affichée. En effet la remise de ces honneurs vient en quelque sorte célébrer l'anorexie de ces jeunes adolescentes. Les proches éprouvent jusqu'à une certaine complicité involontaire. Situation étrange qui me fait me questionner entre autres sur cette espèce de surprotection dont bénéficie ces adolescentes dans leur milieu scolaire. Si leur conduite d'auto sabotage que constitue leur anorexie prenait une autre allure comme par exemple devenait une toxicomanie ou une conduite délinquante, l'adolescente serait alors exclue de l'école, mais l'adolescente anorexique jouit d'une protection privilégiée et parfois pathologique à mon avis. Leur fragilité apparente et leur rendement scolaire supérieur amènent de la part des autorités scolaires et autres intervenants des comportements que l'on peut interpréter de complaisance qui risquent de nuire à la patiente à la longue. J'ai l'habitude de raconter à mes patientes que je pourrais facilement les faire échouer une matière scolaire, par exemple en les obligeant à suivre un cours où il n'y aurait rien à faire. Elles sourient et me donnent raison. Les programmes scolaires sont bâti quasi sur mesure pour elles et leur pathologie. Rien d'étonnant à ce qu'elles obtiennent des résultats élevés.

Au plan de sa socialisation, son perfectionnisme est ici un peu moins évident. Elle n'inquiète pas puisqu'elle ne sort pas, n'écoute à peu près pas la musique à la mode du temps, ne fume pas , ne prend pas de drogue, n'est pas impliquée dans une relation amoureuse avec un garçon et sa sexualité est "inexistante". Elle apparaît parfaite par cette non socialisation. Il faut reconnaître toutefois que cette non socialisation la protège en quelque sorte, sinon elle se retrouverait dans une situation de fausse socialisation. Étant dans un état de régression aux plans biologique et hormonal, elle ne peut pas être à l'aise avec des adolescents et adolescentes dits normaux. Tous nous savons bien que la socialisation propre à la période de l'adolescence ne peut être escamotée sans risques pour la capacité future de cet individu à établir des relations avec les autres. Un perfectionnisme qui nuit.


Pour celles qui sont inscrites à des programmes scolaires particuliers tels l'enseignement international, les sports-études, les double ou triple DEC, leur perfectionnisme est reconnu, valorisé et même conditionnel à leur sélection. On oublie cependant de voir que ces choix deviennent des refuges dorés pour les adolescentes anorexiques. Leur anorexie facilite leur rendement, d'ailleurs, une fois sortie de leur anorexie, la plupart d'entre elles révisent leur choix et le questionne, pour souvent refaire un choix plus approprié à ce qu'elles sont et désirent réellement. À s'investir à fond dans de tels programmes, certaines s'enlisent davantage dans la pathologie et il peut devenir alors indiqué de les retirer malgré leurs excellents résultats. L'absence de plaisir ressenti par ces jeunes filles dans leur investissement scolaire saute aux yeux et est à la fois un triste constat.

J'aime bien dire aussi que son perfectionnisme s'exprime également dans sa conduite thérapeutique. Elle veut plaire à son (sa) thérapeute, elle est compliante à ses rendez-vous, comme peu le sont à cet âge, et elle arrive à faire ce que le (la) thérapeute exige sans nécessairement quitter sa maladie. Une prudence s'impose pour les personnes impliquées auprès d'elles. La guérison chez l'anorexique doit être pour elle et non pour son (sa) thérapeute. Une nuance pas toujours évidente. Une vigilance à exercer.

Le perfectionnisme de l'adolescente anorexique est partie intégrante de sa maladie et nous devons faire avec et comprendre qu'il est aussi l'expression d'une souffrance. Ce perfectionnisme est parfois envoûtant et invitant à imiter, mais en scrutant davantage ce qui anime ces jeunes adolescentes nous réalisons que cette recherche constante de la perfection n'est pas objet de plaisir, mais une souffrance continue affichée avec un sourire triomphant qui camoufle une détresse inquiétante. Hélène Pedneault dans son livre Pour en finir avec l'excellence, dit de l'excellence qu'elle est une damnée trinité : potion,poison et prison. Le perfectionnisme chez l'anorexique agit comme une potion magique afin de combler son vide intérieur et lui permettre d'être, et ainsi il empoisonne son existence et l'emprisonne. Elle ne peut plus se permettre de délaisser cette recherche constante de la perfection. Nous comprenons dès lors qu'il faudra du temps pour que l'adolescente ainsi captive de son perfectionnisme arrive à faire le cheminement nécessaire pour s'en libérer, se connaître, se réaliser et être ce qu'elle est réellement. Des fois il faut des mois, des années, il faut permettre ce cheminement.



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