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Troubles de l’alimentation et abus de substance.
vol. 12-1
Par Kenneth Bruce, PhD.
Psychologue, Programme des troubles de l'alimentation Hôpital Douglas

Il existe deux grandes catégories de troubles alimentaires reconnus. Le plus commun est l’anorexie nerveuse caractérisée par une perte de poids drastique, le refus de maintenir un poids normal et la peur démesurée de prendre du poids. La boulimie est un autre type de troubles alimentaires bien reconnus. Cette condition est toutefois caractérisée par des épisodes d’hyperphagie boulimique fréquentes - au moins deux fois par semaine - et des comportements compensatoires, tel que le vomissement, chez des individus de poids normal. Les troubles de l’alimentation affectent principalement les adolescents et les jeunes adultes et sont au moins dix fois plus fréquents chez les personnes de sexe féminin. L’anorexie nerveuse et la boulimie touchent respectivement près de 1 % et 2 % des femmes de 13 à 40 ans. Il est courant pour une personne aux prises avec un trouble alimentaire de souffrir également d’un autre trouble psychiatrique, notamment de dépression (trouble dépressif majeur, trouble affectif saisonnier), d’anxiété (anxiété sociale, trouble obsessionnel-compulsif), ou de trouble de comportement (perfectionnisme clinique). Les troubles de l’alimentation comportant des épisodes d’hyperphagie boulimique ou de purgation sont souvent des indicateurs de prédispositions à des comportements impulsifs ou autodestructeurs et à des troubles d’abus de substances (alcoolisme ou toxicomanie).

Tout comme il existe deux grandes classes de troubles alimentaires, il en existe également deux d’abus de substances. La plus sérieuse est la dépendance, caractérisée par des désirs intenses et une perte de contrôle sur sa consommation d’alcool et de drogues. Cette condition suppose habituellement une tolérance acquise aux effets de ces substances ou des symptômes de manque marqués. La seconde classe est l’abus. Ce dernier est caractérisé par une consommation dangereuse d’alcool et de drogues menant à des problèmes personnels ou légaux et pouvant impliquer des épisodes d’alcoolisme périodique ou d’usage excessif de drogues. L’abus et la dépendance sont les troubles de substance les plus communs chez les deux sexes; ils affectent près de 5 % des femmes. La dépendance et l’abus de drogues illicites (stimulants, hallucinogènes) et de médicaments sous ordonnances (sédatifs, calmants, opioïdes) varie entre 1 et 2 % pour chaque type de substance. En milieu thérapeutique, l’alcoolisme (ou troubles liés à l’abus d’alcool) et les troubles alimentaires comportant de l’hyperphagie boulimique ou de la purgation se confondent souvent : jusqu’à 30 % des femmes développeront ces deux conditions au cours de leur vie. Cette coexistence est souvent source d’inquiétude majeure car lorsque les deux conditions sont présentes au début d’une thérapie, le taux de succès de la thérapie - pour l’une ou l’autre des conditions - diminue considérablement.

La relation entre les troubles de l’alimentation et les troubles liés à l’abus de substances

En milieu thérapeutique, il est plutôt fréquent pour les patients de croire que les troubles de l’alimentation comportant de l’hyperphagie boulimique ou de la purgation et les abus de substance sont des conditions reliées. Ce raisonnement résulte de quatre principes clés :

  • Les deux conditions sont caractérisées par des comportements impulsifs ou à risque.
  • Puisque la présence simultanée des deux conditions est fréquente, les patients sont régulièrement en contact avec des individus souffrant des deux conditions.
  • Plusieurs patients souffrant de troubles de l’alimentation rapportent des cas d’alcoolisme ou de dépendance aux drogues dans leur milieu familial.
  • Les comportements de purgation, comme il est fréquent d’en retrouver dans un trouble alimentaire, peuvent comporter un mauvais usage de laxatifs, diurétiques, hallucinogènes ou stimulants.

Bien que la corrélation puisse être simplement intuitive aux patients et qu’il peut être en effet tentant de spéculer à propos des facteurs de cause et de risque communs aux deux conditions, les études démontrent que la réalité en est toute autre. Les faits qui démontrent que les troubles de l’alimentation et d’abus de substance sont des conditions bien distinctes sont effectivement très convaincants.

Les troubles de l’alimentation et les troubles reliés à l’abus de substance sont caractérisés par des comportements impulsifs ou à risque. Bien que ceci soit un trait commun aux deux conditions, de tels comportements peuvent varier considérablement : vomissements auto-induits, alcoolisme périodique, gestes autodestructeurs et vol à l’étalage sont en effet des gestes bien différents. De plus, certaines personnes ne posent qu’un seul de ces gestes alors que d’autres, plusieurs. Les études démontrent également que les facteurs de risque psychologiques sous-jacents à chacun de ces comportements impulsifs ou à risque ne sont pas reliés. Alors que le chevauchement des troubles de l’alimentation et d’abus de substance soit commun pour les patients rencontrés en milieu thérapeutique, la coexistence des deux conditions n’est pas un phénomène aussi fréquemment rencontré en société. Nous devons nous rappeler que les patients en recherche de traitement pour un trouble de l’alimentation ou pour un trouble d’abus de substance ne représentent pas un échantillon représentatif de la population. Discerner les causes de troubles alimentaires ou d’abus de substance exige que l’on pousse les recherches au-delà des individus en milieu clinique.

Alors que plusieurs individus aux prises avec un trouble alimentaire rapportent la présence de troubles reliés à l’abus de substance dans leur milieu familial, les études révèlent que ces deux conditions n’ont aucun lien génétique. Bien qu’elles aient tendance à être « de famille », les études indiquent qu’elles sont bel et bien indépendantes. Par exemple, les membres de la famille d’un patient aux prises avec un trouble de l’alimentation comportant de l’hyperphagie boulimique ou de la purgation (et qui n’a jamais souffert d’un trouble relié à l’abus de substance) ne sont pas plus à risque de développer un trouble d’abus de substance. Ceci suggère que les racines génétiques des troubles de l’alimentation et d’abus de substance diffèrent, et que les deux ne sont pas que des interprétations d’une même pathologie sous-jacente (tel que les troubles de régularisation des émotions ou l’impulsivité généralisée).

Alors que les comportements de purgation reliés aux troubles de l’alimentation peuvent inclure l’utilisation de stimulants, laxatifs ou diurétiques, les exigences requises pour poser un diagnostique de dépendance ou d’abus de substance ne sont généralement pas satisfaites. Ceci signifie que bien que les patients souffrant de troubles alimentaires peuvent utiliser de substances illicites ou abuser de médicaments sous ordonnance, ils ne développent pas nécessairement des troubles d’abus de substance. Pour que la thérapie soit efficace, il devient ainsi crucial de bien comprendre la motivation qui se cache derrière l’utilisation ou l’abus d’une substance. Les patients souffrant d’un trouble alimentaire abusent généralement de substances afin de soutenir leur trouble alimentaire, c'est-à-dire de perdre ou contrôler leur poids. À l’opposé, les patients souffrant de troubles reliés à l’abus de substances sont plutôt motivés par la satisfaction physique, psychologique ou sociale immédiate retirée de la consommation, tel que le soulagement d’un manque ou de l’ennui, la recherche d’euphorie ou l’automédication de l’anxiété ou de la dépression. Or, les patients souffrant de troubles de l’alimentation comportant de l’hyperphagie boulimique ou de la purgation s’attardent souvent à de fausses croyances « positives » reliées à la maigreur, aux régimes alimentaires ou à la purgation : la restriction alimentaire peut les aider à se reposer, à se sentir plus en confiance, plus habilités à faire une tâche, etc. De fait, bien que les patients souffrant d’un abus de substance ont des croyances similaires face à l’alcool et aux drogues (ces substances pouvant les aider à se sentir plus excités, plus sociables, etc.), ils n’ont pas de croyances faussées par rapport à la maigreur, aux régimes alimentaires et à la purgation. L’inverse est également vrai : les personnes aux prises avec un trouble alimentaire comportant de l’hyperphagie boulimique ou de la purgation (qui ne démontrent pas de signes d’abus de substance) n’ont pas de croyances faussées par rapport à l’alcool et aux drogues. De telles découvertes suggèrent donc que la force cachée derrière les troubles de l’alimentation et d’abus de substance sont distinctes et que les facteurs de risque psychologiques et émotionnels de ces deux conditions ne sont pas reliés.

Implications

Les troubles de l’alimentation et les troubles reliés à l’abus de substances semblent avoir des facteurs de risque et causes bien distincts. En d’autres mots, un trouble alimentaire ne serait pas bien décrit en tant que dépendance, et vice versa. Les individus qui recherchent un traitement pour l’une ou l’autre de ces conditions seraient mieux servis par des programmes spécialisés soit en troubles de l’alimentation soit en troubles reliés à l’abus de substances. Par ailleurs, pour les individus qui souffrent des deux conditions, il n’existe toujours pas de programme éprouvé pouvant traiter les deux conditions selon la même approche ou la même philosophie. Puisque les facteurs de risque et causes diffèrent, la meilleure option demeure de suivre une thérapie spécialisée. En ce qui a trait à l’horizon temporel des thérapies, à savoir si ces dernières devraient être suivies en même temps ou une après l’autre, ceci dépend des besoins de chaque individu. Il est préférable d’en discuter avec les responsables de chacun des traitements.

Sommaire

L’anorexie nerveuse et la boulimie sont les troubles alimentaires les plus communs alors que la dépendance et l’abus sont les deux troubles reliés à l’abus de substances les plus répandus. Un trouble de l’alimentation comportant des comportements d’hyperphagie boulimique ou de purgation peut être présent en même temps qu’un trouble d’abus de substance. Une telle coexistence est d’ailleurs courante : près de 30 % des patients en milieu thérapeutique. Bien que cette corrélation semble sous-entendre que les troubles de l’alimentation et les abus de substance sont des conditions reliées, les études démontrent que leurs facteurs de risque et causes sous-jacentes de chacun de ces conditions diffèrent. Ainsi les individus souffrant à la fois d’un trouble alimentaire et d’un trouble relié à l’abus de substance devraient suivre une thérapie pour chacune de ces conditions, qu’elles soient offertes simultanément ou indépendamment.

Kenneth Bruce, PhD
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