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Qu’est-ce qui aide? Les jeunes et le processus de guérison
Joanne Gusella, Ph.D

Quand on a demandé leur opinion à des filles remises de leur trouble alimentaire, elles nous ont dit que leurs ‘aidants’ doivent être patients et comprendre qu’elle doivent être « prête » à changer. Elles ont dit avoir dû grandement modifier leurs habitudes alimentaires ainsi que leurs activités physiques. De plus, elles ont dû éliminer leurs méthodes de contrôle de poids, modifier le regard qu’elles portaient sur leur corps et apprendre à exprimer leurs émotions avec confiance. Pour d’autres, cela voulait aussi dire apprendre à se responsabiliser et faire face à leurs peurs. Certaines devaient retourner à leur vie de tous les jours, tandis que d’autres devaient s’en tailler de nouvelles.

Les étapes motivationnelles du changement
On ne s’en cachera pas, il faut beaucoup d’efforts pour guérir. Alors, comment une jeune personne trouve-t-elle les motivations pour faire face à ces changements? Une jeune fille qui s’est battue pendant 5 ans avec la boulimie, résume bien la question: « Vous devez être prête… C’est comme évaluer les pours et les contres jusqu’à ce qu’on arrive à la certitude que le changement est plus bénéfique que le statut-quo. »
Sa description du processus de changement, ainsi que celle de plusieurs autres à avoir été interviewées, est en tous points cohérente avec les études menées. Le psychologue James Prochaska et ses collègues, ont découvert que lorsque les personnes arrivent à changer positivement les comportements qui mettent leur santé en danger, elles passent par des étapes bien distinctes. Leur volonté de passer à l’action dépend en grande partie de où elles se situent sur le chemin du changement. La transformation de soi emprunte rarement la ligne droite. Ces personnes ont tendance à revivre plus d’une fois la même étape avant de passer à un changement durable.
Les entrevues cliniques menées à la Clinique des troubles alimentaires du Centre de Santé Grace IWK à Halifax, Nouvelle-Écosse, tendent à démontrer que cette façon de voir fourni aux jeunes et à leurs aidants, un cadre pour comprendre la progression du désordre alimentaire. Quand on a demandé à ces jeunes ce qui les avait aidé à aller de l’avant ou à se préparer au changement, elles ont indiqué que leurs aidants (voir parents, amis, enseignants et professionnels de la santé) ont joué un rôle déterminant en reconnaissant la nécessité du traitement et, de plus, leur ont fourni structure et outils de guérison. Je vais présenter quelques-uns de ces outils et suggérer à quelle étape du processus ils peuvent jouer un rôle déterminant.

L’Étape de la précontemplation : « Fichez-moi la paix »
Les jeunes qui disent, « je n’ai pas de trouble alimentaire » alors que leur état physique et comportement indiquent clairement le contraire, sont au stade du déni. Aveuglées par leur trouble alimentaire et obsédées par leur poids, leur silhouette et la nourriture, elles ne peuvent faire la différence entre la réalité et leurs visions déformées. Elles peuvent être convaincues que les autres essaient de ‘les faire engraisser’ ou ne sont pas ‘dignes de confiance’ ce qui complique l’acceptation d’aide.

Outil No.1 : Informez-vous et discutez de vos inquiétudes et de ses comportements
Vous renseigner sur les signes et symptômes des troubles alimentaires et sur les traitements disponibles dans votre communauté est un bon départ. Les parents jouent un rôle prépondérant dans le traitement de leur enfant ou adolescente. Ils peuvent aider en soulevant certaines de leurs interrogations, i.e. « tu maigris trop ; je t’ai entendu vomir après tes repas et cela m’inquiète », et en initiant une évaluation médicale. La jeune personne peut, comme partie intégrante de son déni, soit essayer de faire la lumière sur son comportement, soit tenter de le justifier. Il vaut mieux exiger l’évaluation médicale que de la laissé décider, car plus elle maigri, moins elle est consciente d’avoir un problème. Par contre, les parents peuvent aborder la question de façon positive, i.e : «Une visite chez le médecin aidera à déterminer s’il y a un problème dont il faut s’occuper. »

Outil No.2: Dissociez la jeune de son trouble alimentaire
Soutenir la jeune sans toutefois ‘autoriser’ le trouble alimentaire (voir tableau 1) exige d’avoir un certain équilibre émotionnel et de bien comprendre les mécanismes du trouble alimentaire. Les jeunes peuvent faire appel à leurs parents pour que ceux-ci donnent leur aval à leurs pensées obsessives et rituels, dans le seul but de faire fi de leur terreur de prendre du poids. Une fille peut insister pour que ses parents n’achètent que des aliments diététiques, ou elle peut demander un abonnement dans un gymnase local pour satisfaire son désir d’exercice. Bien innocemment, les parents peuvent céder à ces demandes voulant apaiser sa détresse. Il est très facile pour des parents bien intentionnés et leur fille d’être piégés par le trouble alimentaire. La jeune peut être choquée du fait que ses aidants ne sont pas de connivence avec elle. Cette colère diminue une fois l’acceptation du trouble alimentaire. Un groupe de soutien peut aider les parents à faire la lumière et passer au travers de cette épreuve.

Outil No.3 : Reconnaissez les signaux d’alarme
Il est très important de ne pas négliger la régularité de l’examen médical. Si votre jeune est vue en clinique externe et que sa santé se détériore, vous devez envisager un traitement dans un environnement plus structuré, ce qui permet de briser le cycle de la mauvaise alimentation. Les aidants qui ignorent les signes critiques peuvent malencontreusement contribuer au renforcement du déni chez la jeune.

Outil No.4 : Travaillez en équipe ayez un discours uniforme et cohérent.
Il est difficile pour les jeunes de dépasser ce stade si les messages qu’elles reçoivent sont contradictoires. Si un des parents est inquiet et que l’autre trouve qu’il n’y a pas de problème, un double message est perçu par la jeune. Elle peut minimiser la gravité de son comportement. Si de plus, les membres de l’équipe son visiblement divisés sur le meilleur traitement à lui procurer, cela ne fera qu’empirer son manque de confiance en eux. Parents et professionnels doivent développer une relation de travail stratégique. Sans cela, les chances que la jeune entreprenne et suive le traitement diminue.

Outil No.5 : Aidez la jeune à comprendre, fournissez-lui des exemples concrets.
L’entourage peut aider la jeune à faire le lien entre le trouble alimentaire et ses symptômes physiques et psychologiques; i.e. perte de cheveux, pieds et mains bleus sont les signes d’un corps affamé. Bien qu’elle ne soit prête à concéder vivre un trouble alimentaire, elle peut tout de même admettre avoir certains symptômes physiques et psychologiques qui l’angoissent. Impliquer les filles dans un traitement de groupe peut aider. La majorité des filles qui entreprennent notre thérapie de groupe (à la Clinique des troubles alimentaires du Centre de Santé Grace IWK à Halifax) nient au départ avoir un trouble alimentaire. Elles le reconnaissent à la fin des sessions. Elles nous disent ne pas vivre leur expérience dans l’isolement et être plus disposées à en parler.

L’Étape de la contemplation : « Je sais que j’ai un trouble alimentaire, mais je ne crois pas être prête à changer »
Quel pas de géant! Bien qu’à cette étape-ci la jeune ne trouve pas encore la motivation pour changer, elle reconnaît tout de même avoir un problème et commence à questionner ses comportements. Cette étape peut se prolonger si la jeune s’accroche au connu et attend le ‘moment idéal’, prend ses désirs pour la réalité i.e.: « Si seulement je pouvais guérir sans prendre de poids », ou vit de pensées magiques, i.e. : « Mon trouble alimentaire va partir de lui-même, ce n’est pas à moi de changer. »

Outil No.6 : Montrez-vous empathiques, chaleureux et à l’écoute
Exprimer sa chaleur, son empathie et démontrer une véritable ouverture à l’écoute, établi les bases qui permettent aux jeunes de bâtir leur confiance. Celles qui ont confiance en vous peuvent parfois dévoiler les évènements de leur vie qui influencent les regards qu’elles portent sur elles-mêmes et sur leurs corps. Elles sont davantage susceptibles de s’ouvrir à un parent ou thérapeute qui les écoute vraiment sans porter de jugement, tout en étant capables d’accepter ce qui se dit. En communiquant, elles découvrent de nouvelles façons de gérer leurs émotions difficiles. Chez les jeunes de moins de 18 ans, on a remarqué des effets bénéfiques, lorsque la famille participait à la thérapie.

Outil No.7 : Favorisez sa prise de conscience, présentez-lui des cas vécus
Faites en sorte que votre jeune comprenne d’avantage les troubles alimentaires. Côtoyer des filles qui parlent ouvertement de ce qui les ont aidé à combattre les diètes restrictives, les épisodes de gavage, les vomissements, la prise excessive de laxatifs, peut aider les jeunes qui envisagent ces méthodes à réaliser que la guérison exige qu’elles s’impliquent à fond.

Outil No.8 : Évaluer les pours et les contres du changement.
A cette étape, les jeunes vont vers les professionnels qui adoptent un style de partenariat sans jugement. Elles peuvent se faire demander de fournir leur propre liste de ‘pours’ ainsi que les avantages qu’elles trouvent à lutter contre leur trouble alimentaire, et , une liste de ‘contres’ ainsi que les désavantages de cette prise en main. Avec le temps, le rôle du thérapeute sera de guider la jeune vers le côté de la balance où se situe la prise en charge.

Outil No.9 : Aider la jeune à se dissocier de son trouble alimentaire.
Les professionnels qui ont une expérience de thérapie de ‘style narratif’ peuvent aider les jeunes à analyser la relation qu’elles entretiennent avec le trouble alimentaire. Dans quelle mesure le trouble alimentaire est-il ton ami, dans quelle mesure est-il ton ennemi? Quand elles comprennent le lien d’amitié qu’elles entretiennent avec le trouble, elles peuvent saisir ce qui les motive à s’y accrocher, mais quand le trouble est perçu comme un ennemi, l’amitié peut-être remise en question. Dans la vie, il est difficile de rejeter l’amitié, si alors le trouble est vu comme un ennemi, leur motivation pour le combattre s’accroît.

Outil No.10 : Rendre les jeunes responsables de leurs actes
Soyez conciliant, démontrez-lui de la compassion, mais ayez des attentes réalistes. Si elle se fait vomir et qu’elle laisse la salle de bain sens dessus-dessous, rappelez-lui de façon désinvolte qu’elle doit ‘se ramasser’. Établissez une entente avec elle; si elle continue de s’empiffrer avec la nourriture censée nourrir la famille, qu’elle la remplace. Ceci peut accroître sa compréhension et renforcer sa motivation à changer.

L’Étape de la préparation : « Je me prépare pour des petits changements »
Alors qu’elles se préparent activement à effectuer certains changements, elles doivent s’armer d’outils nécessaires pour combattre le stress et les anxiétés que leurs craintes peuvent engendrer. Les victoires, aussi minimes soient-elles gonflent leur confiance. Par exemple, même si elles ressentent l’envie de se gaver, elles peuvent décider de le retarder de 5 à10 minutes. Quand elles se couchent le soir ayant réussi à passer la journée sans épisodes, ceci augmente leur confiance et les dispose à entreprendre un plus grand défi. Les aidants peuvent se concentrer sur leurs réussites et quant aux erreurs, les traiter « d’opportunités d’apprentissage ». Motivation et engagement augmentent au fur et à mesure que la jeune devient confiante de pouvoir maîtriser le désordre.

Outil No.11 : Outiller les jeunes de façon à ce qu’elles peuvent combattre le trouble alimentaire.
À ce stade, les jeunes sont ouvertes à l’idée de concevoir et de décorer une boîte de secours où elles amassent les outils qui les aide. Ces outils peuvent être des photos des personnes ou des animaux qui ont renforcé leur motivation de s’en sortir, une liste des noms et de numéro de téléphone des personnes à contacter quand elles ont besoin de tenir le coup, 10 façons de détourner l’attention de leurs pensées obsessives, une cassette de relaxation, les moyens de confronter les pensées ‘anorexiques’ ou ‘boulimiques’, un plan d’action pour développer la confiance en soi, et un journal intime où elles écrivent leurs réflexions, des poèmes et des histoires qui les inspire.

L’Étape de l’action : « Fini pour moi diètes/orgies/vomissements/exercices exténuants. »
À cette étape, la motivation des jeunes àchanger est à son paroxisme. Alors qu’elles sont confrontées par des peurs légitimes, la tentation de faire marche arrière est forte. Le trouble alimentaire ne dicte plus leur façon d’être, ne façonne plus leur vie. Elles se sentent insécures. Plus que jamais elles ont besoin du réconfort et du soutien de leur entourage.

Outil No.12 : Proposer des stratégies efficaces pour modifier les comportements liés aux trouble alimentaire.
Les professionnels doivent limiter les discussions sur le changement et miser d’avantage à fournir des plans d’action. Les jeunes seront plus réceptives à participer à des thérapies qui ont pour but de transformer de façon concrète les idées, pensées et émotions attisées par leur trouble. Elles peuvent aussi désirer régler des difficultés d’ordre relationnel.

L’Étape du maintien : « J’essais de maintenir les changements que j’ai effectués. »

À ce stade, les jeunes doivent être préparées à reconnaître les signes de danger qui peuvent les ramener à une étape antérieure tels les troubles émotifs, l’ennui, la solitude, les frustrations et les changements de vie. Elles doivent savoir qui elles peuvent rejoindre pour demander de l’aide.

Outil No.13 : Intégrer de nouvelles sources d’appui et graduellement laissé tomber les anciennes.
Les jeunes devront maintenir des contacts de suivi avec les professionnels, mais les rencontres peuvent être moins fréquentes. Elles peuvent bénéficier de groupes de rencontre de nature générale (i.e. des groupes de filles qui traitent de l’affirmation de soi) ce qui leur donnera d’interagir avec des filles qui ne sont pas obsédées par le poids, la nourriture et l’apparence.

Outil No.14 : Reconnaître leur expérience en demandant leurs opinions et points de vue.
Souvent les jeunes veulent partager les acquis obtenus lors du processus de guérison. Les professionnels peuvent leur demander quels conseils elles aimeraient partager avec eux ou avec d’autres filles. De s’entendre exprimer des idées plus saines et d’aider les autres peut renforcer l’estime de soi. Elles doivent être averties des dangers potentiels de la relation d’aide. Chez une jeune qui ne serait pas entièrement guérie , d’être en contact avec d’autres filles obsédées par la grosseur pourrait déclencher ces mêmes pensées.

L’Étape de la guérison : « Le trouble alimentaire ne fait plus partie de ma vie »
Bien qu’on ait besoin d’études plus approfondies sur le développement et la guérison des troubles alimentaires chez l’enfant et l’adolescente, on sait que ça prend des années pour que les jeunes s’en remettre complètement ou en partie. Certaines d’entre elles vivront avec le trouble bien au-delà de l’âge adulte. Le message que je veux passer aux aidants, est que malgré toutes vos meilleures intentions et efforts, vous ne pouvez guérir les jeunes. Il vaut mieux ne pas vous approprier leurs succès ou échecs. Reconnaissez et acceptez vos limites, entourez-vous d’aide, éloignez-vous pour un temps de votre rôle d’aidant, ceci vous évitera la détresse émotive et psychologique.

Lectures supplémentaires
Lask, B. et R. Bryant-Waugh. 2000. Anorexia Nervosa and Related Eating Disorders in Childhood and Adolescence. 2e édition. Hove, Royaume Uni: Psychology Press
Prochaska, J.O., J.C. Norcross, et C.C. DiClemente. 1994. Changing for good. N.Y.: William Morrow

Tableau 1. La différence entre aider la jeune ou encourager le trouble alimentaire

Favoriser le trouble alimentaire


Éviter les discussions sur les comportements du trouble alimentaire (i.e., jeûne, orgies, vomissement, abus de laxatifs, abus d'exercises).

Minimiser les impacts de la diète, du gavage, des vomissements et des abus de laxatifs.
Minimiser la la nécessité d'un traitement.

Excuser et défendre les comportements problèmes.

Rarement ou indirectement conseiller un changement de comportements

 

Aider les jeunes


Exprimez vos inquiétudes sur des comportements spécifiques.

Limitez les effets néfastes du trouble alimentaire en renforcant le besoin d'un traitement.

Rendez la jeune responsable de ses actes.

Soyez franc et usez de délicatesse quand vous exprimez vos inquiétudes, discutez d'un plan d'action pour l'aider à lutter contre son trouble alimentaire.

Cette table a été adapté de Prochaska, Norcross and DiClemente, 1994, p. 97.


Cet article a été traduit par Michèle Legault avec l’aimable permission de notre homologue ontarien, le NEDIC (National Eating Disorder Center), dont nous vous invitons à visiter le site Web à l’adresse suivante : www.nedic.ca



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