Et il y eut le chaos...
L'anorexie m'a traversée radicalement l'année de mes 14 ans. L'année du diagnostic. Mes professeurs et mes parents n'en pouvaient plus de me voir perdre du poids, de me voir quitter les lieux en crises de larmes soudaine, de me voir peu à peu modifier tout mon être. Je n'en pouvais plus non plus, seulement, je criais à l'aide en silence, le corps bien projeté.
Une journée comme ça, ma mère m'a forcée à aller à la clinique avec elle, ne comprenant plus ce qu'il advenait de moi. Nous comprîmes ensemble, au même instant, ce qu'il s'était produit depuis plus d'un an. Le moment où le médecin m'a mise sur la balance, j'ai immédiatement sauté en bas du plateau et j'ai pleuré en regardant ma mère. Comment pouvais-je avoir un tel poids? Je ne savais pas ce qu'étais les calories, les nutriments, l'IMC. Je ne savais rien de cela avant qu'on me dise que j'étais devenue anorexique. Pour moi, cela avait débuté avec une dépression qu'on n'avait jamais remarquée.
Suite à ce jour, les choses allèrent de mal en pis pendant plusieurs années. Toute l'année de mes 15 ans, je fus arrêtée complètement, prescrite d'aller au lit le plus souvent et d'accomplir une seule marche par jour pour m'ouvrir l'appétit mais ne pas m'épuiser. Arrêter l'école a été rude pour moi. Même si j’avais toujours été plutôt solitaire, c'était pour moi un lieu de valorisation. J'étais une très bonne étudiante bien que je n'étais pas très disciplinée. J'avais peur d'avoir du retard, de devenir mauvaise, de ne plus avoir tant de bonne note. De ne plus avoir un contrôle. J'ai donc été 9 mois sans aller à l'école. Par chance, après quelques visites de professeurs et quelques examens finaux, j'ai pu sauter à l'année scolaire suivante, sans doubler mon année.
Ainsi, à la rentrée suivante, j'avais regagné un peu de poids, je remangeais, j'étais même plutôt heureuse d'être de retour. On fut très curieux à mon égard. Et on le devint de plus en plus. De trop en trop. Et puis mon petit ami du moment, dans toute cette confusion qui m'embarrassait de plus en plus, me quitta. La rechute me prit. Bien que l'année précédente j'avais eu un suivi trihebdomadaire avec les spécialistes et hebdomadaire avec la psychologue, j'avais déjà tout abandonné durant l'été. Ainsi, lors de cette rechute, je me retrouvais seule. On remarqua certes ma perte de poids, mais puisque j'étais déjà anorexique aux yeux de mon entourage, cela ne passa pas comme un danger. Et cette rechute alla en montagne russe, jusqu'à ce que j'arrive à mon secondaire 5, la dernière année avant le grand saut, avant la sortie hors de ma région, avant le départ vers Montréal, seule... J'eus une rechute plus abrupte encore à cette fin d'année là. Je m'étais inscrite à tous les comités pour le bal, même si je n'y souperais pas. Ainsi, je passais mes midis à l'école, mentant comme toujours à tout le monde que je mangeais alors que ce n'était pas le cas. Je m'investissais corps et âme à mon adieu. Ca été très difficile pour moi. Je quittais cette école dans laquelle j'avais tant participé (théâtre, comités, journal étudiant, etc.) et j'allais quelques jours plus tard quitter ma famille et mes amis, pour partir à 8 heures de route de là. Tout ce qui comptait alors pour moi fut de pouvoir montrer à tous à quel point je les aimais. J'avais si peur. Si peur. Je perdis à nouveau beaucoup de poids. Mais je devais partir, j'avais un bail signé et un appartement qui m'attendait à Montréal.
J'avais promis de me trouver de l'aide ici, dès que j'arriverais, pour ne pas m'abandonner. Mais je ne trouvai pas tout de suite et je tombai plutôt amoureuse. D'un gars de ma région, mais qui était venu ici, par coïncidence, le même été que moi. On se fréquenta et je m'attachai tant à lui. Mais il aimait manger, il aimait cuisiner. C'était pour lui un des vrais plaisirs de la vie. Comme nous étions loin l'un de l'autre. Mais il eut une patience insoupçonnée. Toute cette première année à Montréal, alors que nous devenions un couple, il me supporta dans mes tentatives de réapprendre à me nourrir. À vivre. Cela passa par des crises d'angoisses, de boulimie, et bien d'autres stress. Mais il resta. Il m'accompagna dans mes horreurs. Il tint bon.
Aujourd'hui, j'ai 22 ans, presque 23. Il y a 3 ans, j'avais mal à ma vie. Aujourd'hui, après des changements de domaines d'études, après plusieurs thérapies, essais de médicaments, tentatives de construire de régimes sains... je suis bien. J'ai un poids santé et je tiens à le conserver. J'ai mon copain qui me connaît depuis mes plus intimes frayeurs et qui est demeuré auprès de moi. Il est là, maintenant, et j'éprouve beaucoup de joie à vivre. Je suis marraine d'une enfant formidable et je peux aussi prendre soin d'elle, car je prends maintenant soin de moi. Je suis étudiante en bio-anthropologie à l'Université de Montréal et le corps humain me fascine. Noël approche et je m'en vais rejoindre ma famille dans deux jours. Avec et parmi eux, je vais profiter de ce Noël pour tous les Noël où j'ai refusé les repas en famille.
Je sais, j'ai eu de la chance, d'abord parce que j'ai été entourée de gens qui ont crû en moi plus que je n'aurais pu jamais le faire. Mais j'ai compris qu'il n'y a eu que moi qui pouvais faire le choix de vraiment vivre ou de demeurer dans un état de morte-vivante.
Cette dépendance qu'est l'anorexie demeure toujours en soi. Je ne dirai jamais que j'en suis guérie. J'en suis simplement dissociée. J'ai toujours peur que cela me revienne si jamais un moment de crise survenait. Mais je sais par contre que j'ai les forces en moi pour éviter le gouffre. Je suis une personne plutôt froussarde, on pourrait dire, et très sensible. Hypersensible. Mais je ne suis plus froide et intouchable. J'essaie de comprendre ma société et de voir comment elle a influencé ma vie. Nos vies, à tous ceux et celles qui souffrent de troubles alimentaires. Et j'essaie de comprendre que je ne peux pas tout contrôler. C'est effrayant, mais lâcher prise c'est aussi ça, se donner le vertige. Et c'est beau. 6 ans d'anorexie c'est long. Mais ce fut le temps qu'a pris mon chaos pour me donner tout le matériel essentiel à ma reconstruction.
Marye-Claude