Certains disent que c’était il y a de ça longtemps, qu’il faut passer à autre chose et tourner la page. En fait, c’était il y a de ça plus de 10 ans. Je me rappelle plus ou moins les détails et moments précis, mais encore aujourd’hui les émotions sont toujours en mémoire et prêtes à faire surface à tout moment.

Mes sentiments par rapport à cette période sont mitigés maintenant. Avec du recul, je peux vous dire que ça m’a fait grandir. Cependant, avant cette année, je pouvais vous dire que je voulais seulement effacer ce bout de ma vie que j’appelle, LE TROU NOIR. Il s’agit d’une période où je voulais être seule et disparaître. D’un autre côté, je croyais être l’adolescente la plus forte et persévérante qui soit, et j’en étais fière. Seulement, un jour, j’ai vraiment été fatiguée et j’ai décidé d’arrêter de me battre contre moi-même.

Cette période a commencé par un désir au début de l’adolescence de devenir comme mes amies qui étaient minces et filiformes. Après avoir perdu un peu de poids, je me sentais devenir une jeune femme. Les gens me regardaient différemment et s’intéressaient plus à moi. Alors, j’ai continué ce régime pour être encore mieux, en fait pour devenir ce que je croyais être la perfection. La situation a été stable pendant deux ans jusqu’à ce que j’éprouve mon premier chagrin d’amour. J’ai été blessée profondément, mais aussi différemment des autres filles de 16 ans. J’étais contrariée de ne pas avoir eu le contrôle et que ce ne soit pas moi qui aie pris cette décision. Moi qui contrôlais mon entourage, ma famille, mon corps, mon poids…. Alors j’ai décidé de prouver aux autres que je contrôlais ce que je désirais. Et ce fut une descente fulgurante.

Le lendemain de Noël, j’ai compris que c’était assez. Moi qui aimais tant manger et qui avais toujours hâte au temps des fêtes lorsque j’étais petite, je n’ai rien mangé, rien du tout. Alors j’ai demandé à l’Hôpital de Sainte-Justine de m’aider et j’ai accepté de lâcher prise parce que j’étais vraiment épuisée. Ce fut difficile, je l’admets. Au départ, je m’entêtais et me disais que je ne pouvais pas revenir comme avant, j’avais tellement peur de perdre le contrôle! Les émotions se sont bousculées passant de la peine à la colère, de la tristesse à la haine. Les émotions sont tellement fortes dans ce processus que je m’étais juré ne plus les ressentir. J’avais vraiment l’impression de perdre le contrôle que j’avais depuis tellement longtemps. Mes amis venaient me voir et me racontaient leur vie à l’extérieur. Le bal de finissant approchait et moi j’étais prise dans une chambre d’hôpital. Petit à petit j’ai repris contact avec la réalité et je me suis rendu compte que mes amis et ma famille me manquaient. J’avais complètement oublié qu’il y avait des personnes qui tenaient à moi. Alors je me suis dit que je voulais aller trouver une robe pour le bal et que je voulais revoir mes amis, mes parents et surtout ma sœur. J’ai compris qu’il était peut-être possible d’être heureuse et de se sentir bien dans sa peau en maintenant un poids santé. J’ai alors décidé que j’allais guérir et je l’ai fait avec la même persévérance que je m’y étais engouffrée

J’ai senti que j’allais mieux quand j’ai repris goût à aimer et être aimée par les gens qui m’entourent. Le processus de guérison est long, ardu et semé d’embûches. Le jugement des autres a été difficile à accepter parce que les troubles alimentaires étaient encore un sujet tabou à l’époque. Cependant, il a fait de moi une femme plus forte et qui est capable de réussir malgré le regard blessant des autres. Plusieurs années ont passé, ma vie a changé et j’ai évolué. Je recommence tranquillement à être capable de ressentir la joie, la tristesse et tous autres sentiments. Je fais tout pour garder un mode de vie sain et équilibré, loin du contrôle absolu et du déséquilibre qui s’en suit. Par contre, je peux vous dire avec conviction que je garde en moi un désir profond d’aider les personnes aux prises avec un trouble alimentaire afin qu’elles puissent en sortir et non pas y rester. La vie est trop courte pour rester dans cette relation malsaine. Celle entre vous et la nourriture.

Justine Paradis :: mai 2008